La peur du bonheur


De prime abord cela peut paraitre étrange.

Comment pourrait-on avoir peur du bonheur ? Ce sentiment de plénitude après lequel la plupart des gens courent. Et pourtant, ce mal plus courant qu’on ne le pense porte le nom de chérophobie.

Étymologiquement, le mot trouve son origine du grec ancien. Khaîro signifie être heureux, se réjouir, et phóbos la frayeur, la crainte ou la répulsion.


Derrière ce mot se cache évidemment autre chose qu’une simple peur du bonheur. Le bonheur est évité, voir fui, non pas pour ce qu’il est ou pour ce qu’il apporte mais plutôt pour les conséquences qui lui sont consciemment et inconsciemment associées.

Cette phobie se nourrit de l’idée que le bonheur a un prix et qu’il faudra le payer un jour ou l’autre.

Comme si après un évènement heureux, un évènement dramatique devait survenir et que le bonheur était inévitablement l’antichambre du malheur.


Une croyance qu’il y a nécessairement un équilibre.

Comme si la vie plaçait soigneusement sur les plateaux d’une balance une peine ou un malheur en face de chaque joie ou bonheur afin de maintenir un parfait équilibre pour chacun.






"Vous avez peur de vivre parce que vivre c'est prendre le risque de souffrir" – Arnaud Desjardins


Qu’est-ce qu’être chérophobe au quotidien ?


Au quotidien, le maître-mot est d’éviter toute situation qui pourrait apporter une quelconque joie ou réjouissance. Si toutefois la situation ne peut pas être évitée, il s’agit alors de se ressaisir, d’occulter le plaisir ou les sentiments plaisants et positifs et se focaliser sur les points négatifs afin de ne pas éprouver de plaisir.

Pour cela il faut soigneusement esquiver les soirées, fêtes, week-end ou vacances qui pourraient amener à vivre et partager des bons moments ou à faire des rencontres agréables. Se dérober avec tact pour ne pas s’exposer et subir des évènements comme un mariage, un anniversaire ou un diner entre copains, dans lesquelles il est attendu de montrer de la joie et du plaisir et au cours desquels il est assez convenu de se réjouir. C’est déployer toute sorte d’astuces pour se protéger des émotions liées au bonheur et au plaisir et ne pas se mettre en situation d’avoir à se réjouir de quelque chose. Il ne faudrait pas que, d’une façon ou d’une autre, des sentiments de plaisir ou de bien-être s’éveillent, car les vivre ou les accepter ne conduirait ensuite qu’à ressentir tristesse et douleur encore plus intensément.


Tous les moyens sont déployés pour contourner les sources potentielles de plaisir et réprimer les instants d’émotions et de bonheur. Mais neutraliser les émotions afin d’éviter les montagnes russes qu’elles peuvent provoquer, avoir une vie la plus neutre possible en terme de ressentis amène le plus souvent à vivre dans une frustration permanente en s’autorisant de moins en moins d’instants pour soi.


Ce refus de vivre l’ascenseur émotionnel installe, le plus souvent, une anxiété qui devient rapidement permanente ainsi qu’un besoin de tout contrôler. Il n’est pas question de lâcher-prise, de laisser place à l’inattendu et de se retrouver dans une situation qui aurait été soigneusement été évitée en temps normal.


La crainte de revire des souffrances ne facilite pas non plus la vie amoureuse. Pourquoi se lancer à corps perdu dans une histoire qui tôt ou tard va s’arrêter. On pense que l’amour ne dure pas toujours alors à quoi bon se perdre dans une histoire vouée à faire souffrir.

S’engager, faire des projets et construire son avenir deviennent alors source de stress et d’anxiété. La capacité à faire face aux évènements douloureux est niée et la confiance en soi est ébranlée. La peur de tout perdre prend le pas sur les plaisirs et réjouissances à venir.



Quelles sont les origines de la chérophobie ?


Cette crainte du bonheur, ou plus exactement de ses conséquences est comme souvent à mettre en lien avec une blessure ancienne, une expérience passée douloureuse qui ne s’est jamais cicatrisée ou un moment de joie qui a été sanctionné injustement.

C’est le plus souvent un moyen de protection mis en place pour ne pas se trouver dans une situation analogue et éprouver à nouveau tristesse, chagrin, vexation, ou tout autre émotion négative.


L’éducation reçue peut aussi être à l’origine ou jouer un rôle majeur dans cette fuite face au bonheur. Un cadre familial très stricte dans lequel obligations et contraintes du quotidien sont prioritaires ne laissant que peu de place aux activités (sports, promenades, jeux…), gestes (câlins, baisers, …) et mots qui traduisent le bonheur n’est pas sans conséquences sur le développement d’un enfant.

Au cours de son enfance, l’enfant fait l’apprentissage du bonheur. Les codes et les normes qui lui sont alors imposées construisent le cadre de référence dans lequel il va grandir et évoluer. Son penchant naturel pour le jeu et l’insouciance vont être contraints. Les devoirs peuvent alors venir remplacer de façon excessive le jeu, le silence être imposé sans justifications, les rires réprimés sans raisons, et la désobéissance à ces règles outrancière sanctionnée sévèrement.

Mais c’est cette éducation, quelle qu’elle soit, qui pose les fondations de ce droit au bonheur et permet ensuite à l’âge adulte d’en faire une recherche autonome.


Lorsque cet apprentissage est fait dans un cadre où les références au bonheur sont absentes, la vie semble alors de façon très normale devoir être déserte de toutes réjouissances.


Être heureux est une perte de temps car de toute façon ensuite, …. On perd tout et on est encore plus malheureux. Finalement le bonheur n’apporte que son lot de souffrances. Le repousser permet de faire face sereinement à toutes les situations dans la vie.



Que faire ? Comment en venir à bout ?


Évidemment, et comme souvent, le premier pas à franchir est d’en prendre conscience.

Mais dans ce cas particulier, pas simple de reconnaitre comme un trouble ce qui semble être la norme depuis l’enfance. Compliqué d’accepter que cette peur du bonheur soit en fait le pilote et décide de ce qui est envisageable et que le rejet des plaisirs soit le fil conducteur du quotidien influant profondément sur la façon de voir la vie.


Pour détricoter la pelote de cette peur, il faut travailler sur l’origine de cette croyance qui s’est installée. Apprendre à se reconnecter avec ses émotions et les accepter. Reprendre confiance en soi, accepter l’idée que l’on ne peut pas tout contrôler mais que l’on a les ressources pour faire face quoiqu’il arrive et surtout apprendre à s’aimer et accepter que l’on a le droit au bonheur.

C’est un travail complexe et qui peut être un peu long car il nécessite de retravailler les fondations et de se reconnecter avec ses valeurs.


Mais s’occuper de cette peur est nécessaire car elle peut avoir des conséquences aussi bien personnelles que professionnelles.